De Frank Capra à Ernst Lubitsch en passant pas Howard Hawks et Leo McCarey, inoubliables sont les cinéastes qui firent les grandes heures de la comédie hollywoodienne. Mais qui se souvient encore de Mitchell Leisen, pourtant presque leur égal ? Pour réparer cette injustice, TCM rend hommage en mars à ce maître dont le raffinement visuel n’av ait d’égal que la finesse de l’humour.
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Si l’on s’apitoie volontiers sur les grands artistes reconnus seulement après leur décès, on s’émeut moins du cas inverse, lorsqu’un créateur de talent est adulé de son vivant avant de sombrer injustement dans l’oubli. C’est le cas de Mitchell Leisen, cinéaste sophistiqué qui fit jadis les beaux jours d’Hollywood avant d’être rayé de sa légende. Et sans l’hommage rendu récemment par la Cinémathèque Française, l’amnésie aurait sans doute perduré indéfiniment.
Né en 1898 dans une petite ville du Michigan, James Mitchell Leisen démarre sa vie avec un sérieux handicap : un pied-bot dont il est opéré à l’âge de 5 ans mais qui le fera boiter toute sa vie. Interdit de sport, il s’en accommode volontiers puisque ses goûts l’inclinent plutôt à occuper ses loisirs en composant des bouquets de fleurs et en dessinant des décors pour son théâtre miniature. Inquiets, ses parents l’inscrivent dans une école militaire où il ne se plaît guère mais en apprend suffisamment pour servir comme officier instructeur pendant la Première Guerre Mondiale.
À la fin des hostilités, il travaille pendant quelques temps dans un cabinet d’architecture avant qu’un besoin pressant de reconnaissance artistique ne le pousse à partir à Hollywood pour tenter sa chance comme décorateur de théâtre. Il y rencontre Jeannie MacPherson, scénariste et maîtresse de Cecil B De Mille, si éblouie par ses croquis qu’elle le recommande au cinéaste. À peine âgé de vingt-et-un ans, Mitchell Leisen est embauché par le maître pour dessiner décors et costumes. Avec un tel bonheur qu’Ernst Lubitsch et Howard Hawks le font travailler à leur tour, ce qui le conduit entre autres à créer pour Douglas Fairbanks son célèbre costume de Robin des Bois.
Dix ans plus tard, alors qu’il est devenu un directeur artistique très coté, Leisen a côtoyé assez de grands cinéastes pour connaître les arcanes de la mise en scène, ce qui lui donne toute confiance pour accepter d’épauler Stuart Walker, un metteur en scène de théâtre à qui la Paramount a confié deux films : Cette nuit est notre nuit et L’Aigle et Le vautour. « Walker ne savait même pas de quel côté se trouvait l’œil de la caméra ! » confiera-t-il plus tard en revendiquant la paternité de ces films charmants et délicats dans lesquels on reconnaît déjà sa patte.
La Paramount ne s’y est pas trompée puisqu’elle le laisse signer ensuite Craddle Song, un film joliment kitsch dans lequel une nonne se prend d’affection pour une petite orpheline. Tout aussi kitsch est l’étonnant Trois jours chez les vivants qui met en scène une jeune femme amoureuse de la mort ! Quant à la comédie musicale Rythmes d’amour, son exubérance visuelle révèle de plus en plus l’homosexualité de Leisen qui n’est un mystère pour personne dans le milieu hollywoodien, même si pour tenter de se soustraire à l’homophobie ambiante, il a épousé une obscure chanteuse d’opéra dont il ne partage même pas le toit !
Infatigable, il ne se contente pas de tourner des films mais conçoit aussi des revues pour le music-hall, s’occupe de décoration intérieure et ouvre une boutique de haute couture ! Et lorsqu’il se trouve derrière la caméra, il ne peut s’empêcher de mettre la main à la pâte sur les décors et les costumes ! Dans cette obsession visuelle se trouve sans doute l’essence de son style qui commence s’affirmer avec Jeux de mains, une piquante comédie romantique avec Carole Lombard et Fred MacMurray, son acteur fétiche qu’il retrouvera ensuite dans Ultime Forfait, un thriller aussi prenant qu’élégant.
Au-delà de ses préoccupations esthétiques, Mitchell Leisen se signale aussi par le raffinement de ses personnages souvent empreints de romantisme et de fantaisie, cachant derrière une superficialité apparente une profondeur psychologique évidente. Des qualités qui illuminent les films de sa période la plus faste avec des bijoux comme La Vie facile, The Big Broadcast of 1938, L’Aventure d’une nuit, Arise My Love et surtout son chef-d’œuvre, la Baronne de minuit, amusante variation autour du thème de Cendrillon avec une Claudette Colbert totalement éblouissante.
Si tous ces films lui valent un succès retentissant et une place dans le Top 10 des réalisateurs les plus bankable d’Hollywood, son talent n’en est pas moins contesté par certains de ses collaborateurs, en particulier Billy Wilder ou Preston Sturges, encore scénaristes à l’époque et qui ne supportent pas de le voir modifier leurs scripts pour en adoucir la dimension satirique. « Leisen est une tante stupide, dira Wilder, tout ce qui l’intéresse c’est où placer dans le cadre un bouquet de fleurs ou une statue d’éphèbe grec ». Et de prétendre, tout comme Sturges, que c’est le traitement infligé par Leisen à ses scénarii qui l’a finalement décidé à devenir réalisateur !
Tenace, ce mépris de Billy Wilder, futur cador d’Hollywood, sera peut-être à l’origine de la décote que subira plus tard Mitchell Leisen, jusqu’à sombrer quasiment dans l’oubli. D’autant que malgré son succès, il compte peu d’amis dans le milieu du cinéma, notamment à cause de Billy Daniels, un danseur qui partage sa vie et dont les manières vulgaires sont peu appréciées. Parmi les quelques exceptions qui confirment la règle, figure Carole Lombard qu’il a dirigée notamment dans Jeux de main. Au point qu’un jour, lorsque son mari Clark Gable lui reproche de ne pas avoir d’amies proches, l’actrice répond : « Et que fais-tu de Mitchell Leisen ? ».
A l’aube des années 40, Leisen n’en continue pas moins de prospérer au cinéma, notamment avec L’Escadrille des jeunes, un drame d’aviation dans lequel la mythique Veronica Lake donne la réplique à Ray Milland. Et quand il réunit Claudette Colbert et Fred MacMurray dans La Dangereuse aventure pour narrer le coup de foudre improbable d’un ouvrier en bâtiment et d’une journaliste glamour, le succès reste au rendez-vous.
Avec L’Aventure vient de la mer, histoire de pirates tirée d’un roman de Daphné du Maurier, il laisse ensuite libre cours à son exubérance visuelle en s’offrant une orgie de technicolor tandis que son héroïne, incarnée par Joan Fontaine, éprouve de troubles sentiments. Mais c’est avec La Duchesse des bas-fonds que le cinéaste réalise son chef-d’œuvre esthétique en réservant à cette comédie romantique en costumes un écrin pictural inspiré de l’œuvre du peintre Thomas Gainsborough.
En 1945, Dorothy Lamour joue les fausses comtesses, dans Masquerade à Mexico, un quasi remake de la Baronne de Minuit pimenté de musique latino. Puis Leisen donne dans le mélodrame, son autre genre de prédilection, avec À chacun son destin dans lequel Olivia de Havilland incarne une fille-mère, ce qui vaut au cinéaste quelques tracas avec la censure. Mais le public le suit, tout comme pour Les Anneaux d’or, étrange film d’espionnage situé en Hongrie pendant la Seconde Guerre Mondiale avec une Marlene Dietrich envoûtante dans son personnage de gitane.
Par la suite, si l’inspiration est toujours présente, le succès s’estompe même quand le cinéaste s’essaye brillamment au film noir avec Chaînes du destin. Puis, malgré la prestation irrésistible de Glenn Ford dans la comédie Young Man With Ideas, le déclin se poursuit au box-office, tout comme avec Bedevilled, sombre thriller illuminé par la présence d’Anne Baxter. Dès lors, à l’aube de la soixantaine, Mitchell Leisen se tourne vers la télévision où il travaillera pendant près de dix ans, signant notamment quelques épisodes de La Quatrième dimension, avant de mourir d’un arrêt cardiaque à l’âge de 74 ans dans l’indifférence générale. L’histoire ne dit pas si, fidèle à son perfectionnisme, il avait poussé le souci du détail jusqu’à dessiner sa dernière demeure.
